Dominant le petit village de Salau, au cœur du Couserans, le Port de Salau est un col pyrénéen où la beauté des paysages se mêle à la mémoire des hommes qui l’ont franchi au fil des siècles. Une randonnée authentique entre forêts, estives et grands horizons, à la découverte d’un des passages historiques de la frontière ariégeoise.
Il est des randonnées qui ne ressemblent à aucune autre. Non pas parce qu’elles sont plus difficiles ou plus spectaculaires, mais parce qu’elles réveillent des souvenirs. Le Port de Salau fait partie de celles-là.
Lorsque j’arrive à Salau, niché au fond de la vallée, j’ai l’impression de retrouver un lieu familier. Pour moi, ce village est bien plus qu’un simple point de départ. Entre 1985 et 1987, je venais régulièrement à l’Auberge des Myrtilles retrouver Philippe, un ami de l’école hôtelière. Nous étions alors de jeunes apprentis, avec des rêves plein la tête et toute la vie devant nous. Revenir ici aujourd’hui a quelque chose d’un pèlerinage.
Cette émotion est d’autant plus forte que mes racines maternelles sont ariégeoises. Je ne suis jamais tout à fait un visiteur lorsque je viens dans ces montagnes.
Du parking (980 m), nous empruntons la piste forestière qui s’élève sous une magnifique hêtraie. Très vite, nous atteignons les Neuf Fontaines, résurgence des eaux du Salat qui émergent de la montagne avant d’entamer leur long voyage vers Saint-Girons, puis la Garonne.
La légende des Neuf Fontaines : les larmes de Carméla
Selon une ancienne légende, les Neuf Fontaines sont nées des larmes d’une jeune princesse espagnole, Carméla de Bazano.
Fuyant une Espagne ravagée par les Sarrasins, la jeune femme franchit les montagnes avant de se retrouver seule, épuisée et mourante de soif dans ces vallées sauvages. Brisée par un amour perdu, elle s’effondre et laisse couler ses larmes. Une fée apparaît alors et dépose sur chacune d’elles un edelweiss qu’elle tient entre ses lèvres. Des neuf fleurs jaillissent aussitôt les eaux du Salat.
La princesse reprend des forces dans ce paysage grandiose. Avec le temps, son chagrin s’apaise et elle consacre sa vie à secourir les voyageurs et les exilés en fondant un hospice destiné à accueillir les montagnards égarés.
Derrière cette belle histoire se cache toutefois une part de vérité. Un hospice a bien existé à Salau, mais sa fondation remonte au XIIᵉ siècle, à l’initiative d’Urraque de Castille, épouse du roi Alphonse Iᵉʳ d’Aragon. Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem y accueillaient les voyageurs qui s’apprêtaient à franchir le Port de Salau.
Entre histoire et légende, les Neuf Fontaines gardent ainsi la mémoire d’un lieu où se sont croisés, pendant des siècles, pèlerins, bergers, marchands et montagnards.
Après quelques lacets, nous atteignons la cascade du Léziou. Au terminus de la piste de Plagneau Long (1 220 m), nous laissons en face le sentier de la cascade de Bégé pour emprunter, à droite, le GR. À peine avons-nous franchi le ruisseau de Bégé qu’un épais brouillard monte de la vallée et enveloppe peu à peu la montagne.
À 1 350 mètres, nous laissons sur notre droite un sentier qui redescend vers Salau. Peu à peu, la forêt cède la place aux estives, mais le brouillard reste fidèle au rendez-vous. Tantôt épais, tantôt plus léger, il nous accompagne tout au long de la montée. Nous passons devant la cabane pastorale de Pouill (1 550 m), tandis que la vallée de Salau disparaît peu à peu sous une véritable mer de nuages.
Puis, presque sans prévenir, nous émergeons au-dessus de cette épaisse couche de brouillard. Tout change. La lumière inonde soudain le paysage et les sommets émergent comme des îles au-dessus d’un océan de nuages. Le contraste est saisissant. Pendant quelques instants, les brumes se déchirent, dévoilent un versant, puis le masquent à nouveau, offrant un spectacle sans cesse renouvelé.
Le sentier amorce ensuite une série de lacets avant de passer devant l’abri ogival des Lannes (1849 m).
À travers la brume se dessinent les vestiges de l’ancien téléphérique forestier. Les pylônes rouillés, figés sur les pentes, rappellent qu’avant les randonneurs, ces montagnes étaient aussi un lieu de travail. Un impressionnant réseau de câbles permettait autrefois d’acheminer les grumes des forêts espagnoles du val de Bonabé jusqu’au Couserans.
Le sentier se redresse une dernière fois avant de déboucher au Port de Salau (2 087 m). Soudain, la lumière éclate. Les reliefs se dessinent et le paysage s’ouvre dans une atmosphère presque irréelle. Devant nous s’étendent les vallées du Val d’Aran, tandis que le Couserans demeure encore enfoui sous une épaisse mer de nuages.
Dans cette ambiance presque hors du temps, il est difficile d’imaginer qu’au pied de ces montagnes passaient autrefois des milliers de voyageurs, de marchands et de troupeaux. Le silence qui règne aujourd’hui sur le Port de Salau contraste avec l’intense activité qu’a connue ce passage pendant des siècles.
Le Port de Salau, plus de deux mille ans d’histoire
Bien avant de devenir un itinéraire de randonnée, le Port de Salau était déjà l’un des principaux passages naturels entre le Couserans et le Pallars. Les archéologues estiment qu’il est emprunté depuis l’Âge du Fer, il y a plus de 2 000 ans.
Il ne constituait toutefois pas l’unique passage entre les deux versants des Pyrénées. Selon les époques, les voyageurs utilisaient également les ports d’Aula et de Marterat, formant un véritable réseau reliant le Couserans, le Val d’Aran et le Pallars.
Au Moyen Âge, son importance est telle qu’un hospice est fondé à Salau par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Voyageurs, marchands et pèlerins en route vers Saint-Jacques-de-Compostelle y trouvent refuge avant de franchir la montagne.
Pendant des siècles, bergers, colporteurs, contrebandiers et habitants des vallées voisines empruntent régulièrement ce col. Au XIXᵉ siècle, plusieurs milliers de personnes le traversent encore chaque année.
Au début du XXᵉ siècle, l’exploitation des immenses forêts du val de Bonabé entraîne la construction d’un spectaculaire téléphérique de près de 10 kilomètres, destiné à acheminer les grumes vers le Couserans. Les ruines visibles aujourd’hui au col correspondent à l’ancienne station de transbordement.
Durant la guerre d’Espagne puis la Seconde Guerre mondiale, le Port de Salau redevient un chemin de liberté. Républicains espagnols, résistants, passeurs et aviateurs alliés franchissent discrètement cette frontière pyrénéenne pour échapper aux combats et aux persécutions.
Aujourd’hui, les randonneurs ont remplacé les muletiers, mais le Port de Salau conserve sa vocation de lieu de passage entre les deux versants des Pyrénées. Chaque premier dimanche d’août, la Pujada perpétue cette tradition en réunissant Ariégeois, Aranais et Catalans autour d’une montagne qui, depuis toujours, unit davantage les hommes qu’elle ne les sépare.
Nous prenons le temps de déambuler parmi les ruines de l’ancienne station de transbordement du téléphérique. Par la hauteur de leurs murs de pierre et leur architecture monumentale, ces vestiges évoquent une cathédrale, d’où leur surnom de « cathédrale de Salau ».
Nous entamons la descente après le pique-nique. Avant de replonger silencieusement dans la brume, nous nous attardons encore quelques instants face à ce superbe panorama.
En revenant à Salau, je pensais simplement partir en randonnée. Je repars avec bien davantage : le bonheur d’avoir retrouvé un village qui a marqué ma jeunesse, une terre ariégeoise à laquelle je me sens profondément attaché, et le souvenir d’une ascension dans le brouillard avant cette soudaine explosion de lumière au-dessus de la mer de nuages.
Informations pratiques
Situation: France / Ariège / Couserans
Accès: À Saint-Girons, prendre la direction de Seix, puis Couflens et Salau. Traverser le village et se garer dans la deuxième épingle à gauche.
Dénivelé cumulé: 1170 mètres
Itinéraire: Aller-retour de 17,5 km
Horaire: 6 à 7 H
Carte: Carte N°2048 OT Aulus-les-Bains – Mont-Valier
Trace GPS: Télécharger
Découvrir la région
Vous pourriez aimer aussi
Les derniers commentaires
Randos-Passion
La Peña del Fraile – Bardenas
Merci beaucoup pour ton retour détaillé, ça fait plaisir ! 😊 La Peña del Fraile semble t’avoir offert une belle ambiance malgré ce vent ! Et en cette saison, les Bardenas ont un visage assez étonnant avec toutes ces teintes vertes apportées par les champs de blé. On est loin de l’image totalement désertique que beaucoup connaissent en y allant plus tard. Ce contraste entre les reliefs arides, les falaises ocres et les grandes étendues verdoyantes est vraiment magnifique au printemps. Tu as bien fait de tenter la variante par la crête nord. Les passages un peu raides et techniques apportent toujours un vrai supplément d’aventure à la sortie. Et je vois très bien aussi le long retour sur piste 4x4… vivement le fourgon ! 😅 Encore merci pour ta fidélité à Randos Passion et pour le partage de tes impressions terrain !
Philou47
La Peña del Fraile – Bardenas
Bonjour Philippe, randonnée faite ce jour, avec une météo alternant entre soleil et nuages et également un vent très fort, qui empêche par mesure de sécurité, le fonctionnement des éoliennes. De la haut, la vue est magnifique sur les Bardenas. Ayant du temps devant nous, l'option de descendre par la crête coté nord est prise, afin d'agrandir le circuit. La descente est raide, mais le grip est bon, il faut juste regarder ou l'on pose les pieds. C'était le seul moment intéressant, car une fois sur la grande piste 4x4, c'est un retour à plat et assez long vers le fourgon, qui est en définitive très ennuyeux. Merci pour le partage.
Randos-Passion
Luc migotto
Le pic de Paloumére depuis la fontaine de l’Ours
C'est vrai joli balade avec mon ami Philippe sous un beau soleil de printemps
Randos-Passion
La Laguna Negra et le Pico de Urbión
Merci beaucoup pour ton message ! Ça fait vraiment plaisir à lire. Quelle chance d’avoir profité de cette rando sous les couleurs d’automne : c’est vrai que le décor devient complètement fou à cette saison, entre les roches, les lumières et les contrastes. Je comprends que l’appareil photo ait chauffé ! Ravi que la sortie t’ait autant marqué.
Les derniers articles
Gorgas Negras : le canyon mythique de la Sierra de Guara
Au cœur de la Sierra de Guara, Gorgas Negras incarne tout ce qui fait la grandeur du canyoning : des gorges sauvages, des falaises gigantesques, une succession de vasques cristallines et une progression aquatique qui semble ne jamais finir. Long, physique et...
La Montée du Géant au Tourmalet
À Bagnères-de-Bigorre, la saison des cols s'ouvre dans une ambiance unique. Chaque premier samedi de juin, la Montée du Géant rassemble des centaines de cyclistes venus accompagner la statue d'Octave Lapize jusqu'au sommet du Tourmalet. Entre effort, histoire et...
Le pic de Paloumére depuis la fontaine de l’Ours
Le Pic de Paloumére domine les vallées boisées du Comminges et offre un magnifique belvédère sur le piémont, ainsi que sur la chaîne pyrénéenne, des sommets ariégeois jusqu’au Pic du Midi de Bigorre. Situé à la frontière entre montagne douce et relief plus sauvage, ce...


























0 commentaires