À Bagnères-de-Bigorre, la saison des cols s’ouvre dans une ambiance unique. Chaque premier samedi de juin, la Montée du Géant rassemble des centaines de cyclistes venus accompagner la statue d’Octave Lapize jusqu’au sommet du Tourmalet. Entre effort, histoire et convivialité, cette ascension est bien plus qu’un simple défi sportif : elle est devenue un rendez-vous incontournable pour tous les amoureux des Pyrénées et du vélo.
Il y a des jours où le Tourmalet ne se contente pas d’être le plus célèbre des cols pyrénéens. Il redevient un lieu de rendez-vous, un lieu de mémoire et le théâtre d’une tradition qui marque l’ouverture de la saison des cols. Chaque premier samedi de juin, la Montée du Géant ouvre symboliquement la saison des grands cols. Bien plus qu’une simple ascension, elle célèbre l’histoire du Tourmalet, le plaisir de rouler ensemble et l’attachement profond des cyclistes à cette montagne.
Ce samedi matin, Bagnères-de-Bigorre s’éveille au rythme des roues libres, des cliquetis de dérailleurs et des conversations entre cyclistes. Devant Chez Octave, le Géant est déjà solidement installé sur son camion, prêt à retrouver son promontoire estival au sommet du Tourmalet. Peu à peu, les participants se rassemblent sous la banderole des Hautes-Pyrénées, tandis que les derniers réglages s’effectuent dans une ambiance à la fois conviviale et pleine d’attente.
Je suis de ceux-là. Comme plusieurs centaines de passionnés, je m’apprête à prendre le départ. Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement de gravir un col. Il s’agit d’accompagner le Géant jusqu’à son royaume d’altitude, de participer à une tradition profondément ancrée dans les Pyrénées et de rouler sur les traces des légendes du Tour de France.
Après les discours d’usage, le convoi s’ébranle lentement dans les rues de la ville. Encadrés par les véhicules de l’organisation, les motards et la gendarmerie, nous quittons progressivement Bagnères-de-Bigorre derrière le Géant, sous les applaudissements des nombreux curieux venus assister à ce rendez-vous devenu incontournable.
La Montée du Géant réunit des cyclistes de tous horizons : clubs, cyclosportifs, pratiquants occasionnels, vélos à assistance électrique, habitués des grands cols ou simples passionnés venus partager cette journée. Très vite, les différences s’effacent. Sur la route, il n’y a plus de catégories, seulement un long ruban de cyclistes qui serpente vers le Tourmalet.
Dès les premières pentes après Sainte-Marie-de-Campan, la route s’élève sans brutalité, mais sans offrir le moindre véritable répit. Le peloton commence à s’étirer, chacun trouvant peu à peu son rythme entre l’enthousiasme du départ et la nécessité de gérer son effort.
À Artigues, le décor change subtilement. Le passage devant le départ du sentier des porteurs du Pic du Midi rappelle que cette vallée ne raconte pas seulement l’histoire du cyclisme. Pendant des décennies, des hommes ont emprunté ces pentes pour ravitailler l’observatoire, transportant à dos d’homme matériaux, vivres et équipements. Ici, la montagne est aussi une terre de travail et de courage.
Dans les premiers lacets, les encouragements fusent d’un groupe à l’autre. Puis, au fil des kilomètres, les conversations s’espacent. Les écarts se creusent, mais l’esprit reste le même : celui d’une ascension collective où chacun gravit la montagne à son rythme.
Arrive alors le virage de Gripp. Ce lieu réveille immédiatement des souvenirs de randonnée : les départs vers Campana, les traversées vers le Massif du Néouvielle… Ici, mes deux passions, le vélo et la montagne, se rejoignent naturellement.
La route traverse ensuite une zone de travaux où un long mur de soutènement et son parapet sont en cours de réfection. La montagne rappelle qu’elle est vivante et que ces routes mythiques demandent un entretien permanent pour résister au temps et aux intempéries.
C’est à cet endroit qu’un jeune cycliste, roulant à mes côtés, me lance :
« C’est ici qu’Eugène (Christophe) a cassé sa fourche ! »
Je souris. Cette simple remarque suffit à faire resurgir toute l’histoire du Tourmalet. Plus d’un siècle après les pionniers, chaque virage semble encore porter la mémoire des exploits et des galères qui ont forgé la légende du Tour de France.
Le 9 juillet 1913, lors de l’étape Bayonne–Bagnères-de-Luchon (326 km), Eugène Christophe joue la victoire au Tour de France. Après avoir franchi l’Aubisque en tête, il casse la fourche de son vélo dans la descente du Tourmalet, percuté par une voiture suiveuse. Le règlement lui interdisant toute aide, il porte son vélo pendant 14 km jusqu’à la forge de Sainte-Marie-de-Campan, où il répare lui-même sa fourche sous la surveillance d’un commissaire. L’intervention dure près de quatre heures.
Il termine l’étape avec près de quatre heures de retard, perd toute chance de remporter le Tour et finit finalement septième du classement général. Eugène Christophe restera également dans l’histoire comme le premier porteur du maillot jaune en 1919.
Nous franchissons ensuite le passage sous les paravalanches. La vallée se resserre et la montagne reprend peu à peu toute sa place. Les conversations se font plus rares. Chacun se concentre désormais sur son effort.
L’arrivée à La Mongie n’offre aucun répit. Bien au contraire. Les jambes commencent à être lourdes, les groupes éclatent et chacun poursuit son ascension à son propre rythme.
À la sortie de la station, le brouillard s’invite sans prévenir. En quelques instants, le paysage disparaît. Les sommets s’effacent, les lacets deviennent invisibles et l’horizon se limite à quelques mètres devant la roue. L’atmosphère change complètement. Les derniers kilomètres sont autant une épreuve pour le mental que pour les jambes. Chaque virage laisse espérer le sommet, mais la pente semble toujours vouloir se prolonger un peu plus. On avance sans vraiment voir où la route nous conduit.
Puis, soudain, le Tourmalet émerge de la brume. L’ambiance change instantanément. Après le silence de l’ascension viennent les éclats des bandas, les applaudissements, les conversations et les retrouvailles entre cyclistes. Le brouillard ne parvient pas à masquer l’enthousiasme qui règne autour du Géant. Malgré la fraîcheur, chacun prend le temps de savourer l’instant, d’immortaliser sa montée et de partager quelques mots avec les autres participants.
Impossible, alors, de ne pas avoir une pensée pour Octave Lapize, premier coureur à franchir le Tourmalet lors du Tour de France 1910. Plus d’un siècle plus tard, ces pentes continuent de raconter l’histoire des pionniers qui ont façonné la légende de la Grande Boucle et fait entrer les Pyrénées dans le patrimoine du cyclisme mondial.
À l’automne, le Géant retrouvera la vallée. Mais pour quelques mois encore, il veille sur le Tourmalet, témoin silencieux des milliers de cyclistes qui viendront, à leur tour, écrire un nouveau chapitre de cette histoire. En redescendant vers Bagnères-de-Bigorre, une chose est certaine : on ne participe pas à la Montée du Géant pour cocher un col de plus. On y vient pour partager un moment, rendre hommage à l’histoire du cyclisme et retrouver cette émotion particulière que seul le Tourmalet sait offrir.
Le 21 juillet 1910, l’étape Luchon–Bayonne (326 km) fait définitivement entrer les Pyrénées dans la légende du Tour de France. Le départ est donné à 3 h 30 du matin pour une journée dantesque à travers quatre cols appelés à devenir mythiques : Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque.
Dès les premières ascensions, Octave Lapize prend les devants et franchit en tête les cols de Peyresourde puis d’Aspin. Gustave Garrigou, alors quatrième du classement général, le rejoint dans la montée du Tourmalet. Sur cette route de terre aux pentes redoutables, Lapize est contraint de mettre pied à terre à plusieurs reprises, alternant marche et vélo. Garrigou, lui, réalise l’exploit de gravir intégralement le col sans jamais descendre de sa machine, ce qui lui vaut une prime exceptionnelle de 100 francs. Malgré ces difficultés, Lapize est le premier coureur de l’histoire du Tour de France à franchir le sommet du Tourmalet.
L’épreuve est loin d’être terminée. Dans l’ascension de l’Aubisque, épuisé par cette étape hors normes, Lapize laisse éclater sa colère et lance aux organisateurs la célèbre apostrophe : « Vous êtes des assassins ! » Quelques heures plus tard, il remporte l’étape et, quelques jours après, s’adjuge le Tour de France 1910.






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